Laetitia a tourné la clé.
La porte s'est ouverte.
Et nous sommes entrés.
Il faisait noir.
L'électricité avait été coupée, ce qui n'est pas idéal lorsqu'on visite un local commercial, mais n'a manifestement pas empêché nos cerveaux de faire tout le travail d'éclairage.
En quelques minutes, nous avions allumé les lampes, rempli les étagères, installé les tables et probablement servi les premiers verres.
L'intérieur était presque aussi séduisant que l'extérieur.
Les opticiens avaient fait d'importants travaux à peine un an auparavant. Tout était propre, récent, presque trop propre pour ce que nous voulions en faire.
Le bar irait ici.
Les bouteilles sur ce mur.
Quelques tables devant.
Des lumières basses, des matières plus chaudes, des étagères moins sages.
Au bout de dix minutes, on ne visitait plus le local de quelqu'un d'autre.
On commençait à visiter le nôtre.
Même le sous-sol, qui aurait parfaitement pu nous ramener à la raison avec une canalisation douteuse, trois mètres carrés humides et une odeur de cave parisienne, s'est montré coopératif.
Il était grand, propre, parfaitement exploitable.
De quoi stocker plus de deux mille bouteilles.
Il y a des chiffres qui rassurent beaucoup plus que d'autres.
Nous avons dit au revoir à Laetitia avec cette retenue très adulte qui consiste à dire « on va réfléchir » alors qu'intérieurement on est déjà en train de choisir les chaises.
Restait tout de même un petit détail.
Le loyer.
Un gros loyer.
Le genre de loyer qui, lorsqu'on le regarde dans un business plan, transforme assez rapidement une bonne bouteille en eau plate.
Mais l'enthousiasme possède cette qualité formidable de rendre les additions beaucoup moins impressionnantes.
J'avais déjà commencé à me raconter que l'emplacement était exceptionnel, qu'il fallait savoir payer pour les bonnes choses, que d'autres bars à vins supportaient des loyers comparables.
Bref, j'étais en train de faire ce que je fais probablement de mieux lorsque j'ai très envie de quelque chose : construire méthodiquement les arguments qui me permettront de penser que j'ai raison.
J'ai quand même appelé notre expert-comptable.
Il fallait savoir si, dans le meilleur des cas, Boubou pouvait absorber ce loyer.
Et surtout, dans le moins bon, combien de temps pouvions-nous tenir avant que cette merveilleuse adresse avenue Charles-de-Gaulle ne devienne une manière particulièrement élégante de perdre de l'argent ?
Il allait calculer.
Nous, nous avions un deuxième rendez-vous.
Direction le 16e arrondissement.
Cette fois, pas de visite.
Nous avions rendez-vous dans une grosse agence spécialisée dans l’immobilier commercial. Beaucoup de bureaux, beaucoup d'agents, beaucoup de locaux à vendre et, quelque part au milieu de tout ça, deux personnes qui avaient visité leur premier commerce une heure plus tôt et commençaient déjà à avoir des convictions.
L'homme qui nous recevait avait été restaurateur.
Quatre affaires.
C'était embêtant.
Parce qu'il savait manifestement de quoi il parlait.
Nous lui avons raconté Boubou, la cave, le bar, puis nos parcours dans la communication, le digital et les services.
Bref, des métiers dans lesquels une erreur se corrige généralement avec un nouveau fichier.
Il nous a présenté plusieurs locaux.
Dont un autre à Neuilly.
Et là, les ennuis ont commencé.
Pas les vrais ennuis.
Pire.
Le doute.
Ce local était moins bien placé.
Nettement.
Mais c'était un ancien restaurant.
Terrasse existante, licence IV, cuisine, frigos, mobilier.
Tout était déjà là.
Et surtout, son équation financière était exactement l'inverse de celle de notre opticien.
Un gros droit d'entrée et un tout petit loyer.
Pour notre ancien restaurateur, il n'y avait pas vraiment de débat.
Un droit d'entrée se paie une fois. Il se revend éventuellement un jour. Un gros loyer, lui, revient chaque mois avec une ponctualité qu'on aimerait parfois retrouver chez ses clients.
Il avait raison.
Ou en tout cas suffisamment raison pour que je commence à me demander si j'avais tort.
Ce qui est beaucoup plus désagréable.
Quelques heures plus tôt, avenue Charles-de-Gaulle, je regardais les autocollants « À LOUER » avec l'angoisse que quelqu'un nous vole notre local.
Maintenant, un homme qui avait exploité quatre restaurants était tranquillement en train de m'expliquer pourquoi je ne devrais peut-être pas le prendre.
J'aurais préféré qu'il soit mauvais.
Il ne l'était pas.
Le deuxième local avait pourtant un problème qui me gênait.
Il n'était pas seulement moins passant.
Il était dans le mauvais sens.
Presque à l'extrémité de Neuilly, côté Porte Maillot, alors que les habitants partent naturellement dans l'autre direction pour aller vers le marché et les commerces.
Pour boire un verre, ça pouvait fonctionner.
On accepte assez volontiers de marcher dix minutes lorsqu'une bonne bouteille nous attend au bout.
Pour acheter une bouteille, j'en étais beaucoup moins sûr.
Il fallait imaginer quelqu'un faire ses courses, repartir dans l'autre sens pour venir chez nous, acheter son vin puis refaire demi-tour.
C'était possible.
On pouvait aussi imaginer qu'il pleuve.
Évidemment, nous pouvions devenir une destination.
Créer une marque tellement forte que les gens feraient le détour pour venir chez Boubou.
C'était même exactement ce que nous voulions.
Mais il y a une légère différence entre avoir de l'ambition et construire un business plan en partant du principe que les habitudes de déplacement des habitants de Neuilly vont s'organiser autour de votre cave à vins.
Nous sommes sortis de l'agence avec deux locaux et beaucoup moins de certitudes.
Le matin, je pensais que payer cher un emplacement exceptionnel était une évidence.
Quelques heures plus tard, je me demandais si cette évidence n'était pas simplement une manière particulièrement séduisante de prendre un risque énorme.
Et le raisonnement fonctionnait aussi dans l'autre sens.
Prendre un loyer faible dans une rue moins passante était prudent.
Sauf si personne ne venait.
Auquel cas nous aurions simplement réussi à perdre moins d'argent chaque mois, mais pendant beaucoup plus longtemps.
C'est à ce moment-là que j'ai commencé à comprendre pourquoi les restaurateurs que je rencontre ont tous un avis très tranché sur l'emplacement.
Ils n'ont simplement jamais le même.
Nous sommes rentrés.
Il était temps d'aller dormir.
Enfin, de se coucher.
Dormir supposait de réussir à arrêter de calculer mentalement des loyers, des droits d'entrée, des mètres carrés, des passages quotidiens et des bouteilles qu'il faudrait vendre pour payer tout ça.
Quelques heures plus tôt, nous cherchions simplement un local.
Maintenant, il fallait choisir le risque qu'on était prêts à prendre.
Payer trop cher et espérer que l'emplacement fasse une partie du travail à notre place.
Ou payer moins cher et parier sur notre capacité à faire venir les gens là où ils n'avaient aucune raison de passer.
Dans les deux cas, il fallait être convaincu d'avoir raison.
Restait une question assez emmerdante :
combien est-on prêt à payer pour avoir raison ?
À suivre.