Boubou sera normalement un bar et une cave à vins à Neuilly-sur-Seine.
Je dis normalement parce que j’ai déjà eu quelques projets dans ma vie et que l’expérience apprend au moins une chose : tant que ce n’est pas fait, ça peut encore capoter.
Je monte cette affaire avec Julie, mon associée, ma chérie, et donc la personne avec laquelle j’ai décidé de mélanger amour, travail, argent et bail commercial de neuf ans.
Des gens ont divorcé pour moins que ça.
Cela fait plusieurs mois que Boubou existe dans nos têtes. Il a déjà un nom, une identité, un bar, des étagères pleines de bouteilles, des clients fidèles et deux ou trois voisins qui se plaignent du bruit.
Bref, tout est là.
Sauf le local.
Hier, pourtant, quelque chose a changé.
Pour la première fois, Boubou a eu une adresse possible.
Laetitia, agent immobilier, nous avait donné rendez-vous à 10 heures au 52 avenue Charles-de-Gaulle, à Neuilly-sur-Seine.
Nous étions très excités.
Nous étions également épuisés.
Les deux ne sont pas incompatibles.
Julie et moi sortions d’une semaine assez ordinaire dans nos agences de communication respectives, c’est-à-dire cinq jours passés à produire trop de choses, trop vite, pour des gens qui les voulaient la veille.
Des réunions à préparer.
Des clients à rassurer.
Des délais à négocier.
Des budgets à réduire.
Et, nouveauté de notre époque, des IA à faire travailler.
Nous avions choisi ces métiers parce qu’on nous avait parlé de création, d’idées, de liberté, de campagnes dont on serait fiers vingt ans plus tard autour d’un dîner.
Je ne sais pas exactement à quel moment le PowerPoint a gagné.
Mais il a gagné.
Beigbeder se plaignait déjà, il y a longtemps, de la liberté toute relative des créatifs publicitaires. Il n’avait pas imaginé ChatGPT, Nano Banana, Teams ou les tableaux de reporting partagés.
Il faut reconnaître que nous avons fait quelques progrès.
C’est probablement aussi pour cela que Boubou existe.
Parce qu’à force de fabriquer des choses destinées à être regardées sur des écrans, nous avons eu envie de fabriquer quelque chose que l’on puisse toucher.
Un comptoir.
Une bouteille.
Une assiette.
Une table.
Des gens.
Quelqu’un qui entre.
Quelqu’un qui revient.
Le réel, en somme.
Et le vin, qui reste une manière assez efficace de s’en rapprocher.
Mais je raconterai une autre fois pourquoi nous avons décidé de nous lancer là-dedans.
Revenons donc à cette porte.
Métro ligne 1.
Direction Les Sablons.
Sortie 4, place du Marché.
Il faut monter vingt-huit marches.
À peine sortis de l’obscurité, nous sommes tombés dessus.
Le local.
Juste là.
À quelques mètres de la bouche de métro.
Un ancien opticien, avec ses grandes vitrines, ses six mètres de façade et plusieurs autocollants « À LOUER » suffisamment grands pour être vus depuis l’autre côté de l’avenue.
Ça m’a immédiatement angoissé.
Je ne sais pas ce que j’espérais.
Sans doute que le local soit parfaitement visible, extraordinairement bien placé, mais que personne d’autre que nous ne soit au courant de son existence.
L’immobilier commercial rend irrationnel.
L’ancien opticien avait fermé à la suite d’une mésentente entre associés.
Je ne connais pas leur histoire. Peut-être se sont-ils disputés pour quelque chose de très sérieux. Peut-être pour une paire de lunettes.
Mais une aventure s’était arrêtée ici parce que deux personnes n’avaient plus réussi à s’entendre.
Leur dispute avait libéré six mètres de façade avenue Charles-de-Gaulle.
De ce qui avait été un mauvais jour dans leur vie pouvait naître l’un des plus importants de la nôtre.
C’est injuste.
Et beau.
Il était 9 h 55.
Nous avions cinq minutes d’avance et Laetitia cinq minutes pour arriver.
Nous avons attendu devant.
J’ai voulu prendre quelques photos.
Impossible.
Il y avait toujours quelqu’un devant la façade.
Une dame avec un cabas.
Un type au téléphone.
Une poussette.
Deux personnes sortant du métro.
Au bout de cinq minutes, j’ai compris que mon problème photographique constituait peut-être un argument commercial très sérieux.
Il y avait du passage.
Beaucoup de passage.
Sur le papier, le local cochait presque tout.
La sortie du métro devant la porte.
La place du Marché à cinquante mètres.
Le marché trois fois par semaine.
Le flux vers les commerces.
Une façade très visible.
Une largeur suffisante pour exister dans la rue.
Et cette impression difficile à mettre dans une colonne Excel : ici, quelque chose pouvait se passer.
Nous étions déjà en train de placer mentalement des tables devant.
Le bar là.
Les bouteilles au fond.
La cave ici.
Une lumière chaude.
Quelques tabourets.
Julie trouvait que le comptoir serait mieux de l’autre côté.
Nous n’avions toujours pas les clés.
Ni le bail.
Ni le financement.
Ni l’autorisation de mettre une terrasse.
Ni même une bonne vue de l’intérieur.
Mais le comptoir faisait déjà l’objet d’un désaccord.
Le projet avançait.
10 h 05.
Pas de Laetitia.
10 h 10.
Toujours pas de Laetitia.
10 h 15.
À ce stade, mon cerveau avait élaboré une théorie complète.
Le local était évidemment loué.
Quelqu’un était passé la veille.
Quelqu’un avec de l’argent.
Beaucoup d’argent.
Probablement quelqu’un qui possédait déjà douze restaurants et qui avait signé le bail à 8 h 30 sans réaliser de business plan à sept ans.
Après plusieurs expériences entrepreneuriales et quelques échecs, la confiance en soi tarde parfois à revenir.
Devant une porte fermée et un agent immobilier en retard de quinze minutes, on peut reconstruire l’intégralité de son parcours professionnel et conclure assez rapidement que, décidément, les bonnes choses sont pour les autres.
J’ai appelé Laetitia.
Elle a décroché.
Elle avait oublié de noter notre rendez-vous.
Quinze minutes d’angoisse uniquement parce qu’une personne n’a pas ouvert son agenda.
Mais le local était toujours disponible.
Soulagement.
Elle devait récupérer les clés et nous rejoindre.
Julie et moi sommes donc allés prendre un café chez Durand Dupont, juste à côté.
Nous nous sommes assis avec nos téléphones et notre liste.
Parce que visiter un local commercial pour la première fois provoque un phénomène étrange : on se découvre soudain une passion pour des sujets dont on ignorait jusqu’à l’existence quelques semaines auparavant.
Extraction.
Puissance électrique.
Évacuation.
Copropriété.
Droit d’entrée.
Charges.
Terrasse.
Stockage.
PMR.
On voulait penser à tout.
Et surtout ne rien oublier.
C’était notre première visite et nous avions probablement l’attitude de deux étudiants ayant moyennement révisé un examen dont ils ne connaissent pas tout à fait le sujet.
« Tu demandes pour la copropriété. »
« Oui. Et toi pour la terrasse. »
« Il faut regarder le tableau électrique. »
« Tu sais à quoi ressemble un bon tableau électrique ? »
« Non. »
« Moi non plus. »
Parfait.
Une équipe.
Et puis il fallait essayer de faire ce que les tableaux ne savent pas faire.
Sentir l’endroit.
C’est probablement la chose la plus importante et la moins rassurante.
Un loyer, ça se calcule.
Une surface, ça se mesure.
Un droit au bail, ça se négocie.
Mais comment mesure-t-on l’envie de pousser une porte ?
Comment déterminer si quelqu’un acceptera de traverser Paris pour venir boire une bouteille ici ?
Comment savoir si l’endroit que l’on regarde vide, blanc, froid et éclairé au néon pourra devenir celui que l’on imagine depuis des mois ?
Je suppose que c’est précisément à cet endroit que commencent les emmerdes.
Et aussi les belles histoires.
10 h 45.
Laetitia est arrivée.
Elle a sorti les clés.
Je me souviens très précisément du bruit du trousseau.
C’est idiot, évidemment.
Ce n’était qu’un ancien magasin d’optique vide, avenue Charles-de-Gaulle à Neuilly-sur-Seine.
Mais pendant quelques secondes, j’ai eu la sensation assez nette que derrière cette porte pouvait se trouver une partie du reste de notre vie.
Laetitia a tourné la clé.
La porte s’est ouverte.
À suivre.
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